Un jour à l'école, on nous a appris qu'il ne faudra guère vendre la peau d'un ours avant de l'avoir tué. J'ai également longtemps entendu mes grands-parents reprendre, en bon français, qu'«il ne faut jamais préparer la natte avant la mosquée». On a également connu et à maintes reprises ce que vaut le sursaut d'orgueil d'un lion blessé. Après tout ce qui s'est passé, après les années difficiles, même avec les titres glanés par ci et par là, l'Espérance se démène encore à la recherche d'un équilibre perdu. Nous arrivions à gagner parce qu'il s'agissait de l'Espérance et non d'une autre équipe, rien qu'à la vue du Sang et Or, les pieds se coincent, les esprits s'affolent et les bourreaux sont pointés du doigt.
Mercredi dernier et avec des gradins vides, l'équipe d'en face se croyait déjà, après à peine deux derbies gagnés, qu'elle pouvait enfin entamer une décennie de «dominance» ! Or, il fallait plus qu'une aussi ridicule chimère, et comment !
Nous ne crierons pas victoire, car cette dernière n'est point nouvelle pour une Espérance, doyenne et souveraine, ayant montré aux clubs de ce beau pays comment fonder une association sportive. En fait, on essaya depuis un certain hiver 1919 de leur dessiner à chaque fois le chemin de la gloire, tout en demeurant la locomotive qui éclaircit les tunnels, les plus sombres.
Oui, nous ne voulons pas des joueurs qui viennent jeter leurs maillots après un match gagné à peine contre une équipe divisionnaire. Oui, nous voulons bien voir le jeune Chammam jouer sans complexe, avec la hargne que peut lui transmettre seulement les couleurs du maillot dont il est vêtu. Oui, pour les larmes de Moïne afin qu'il puisse comprendre ce que veut dire être capitaine de cette équipe et porter un brassard mis dans le passé au bras de monstres sacrés. La tension et l'obligation d'être chaque jour au meilleur de son niveau, c'est aussi cela appartenir à l'Espérance. Oui, nous voulons bien de cette envie de gagner pour redorer le blason et faire comprendre aux gens que les monuments demeurent toujours aussi immortels. Une victoire au derby, ce n'est point une consécration en soi, nous ne le savons que fort bien, il n'en demeure pas moins que c'est un bon tremplin pour continuer à travailler dans la sérénité, question de retrouver une couronne perdue.
Ceci n'empêche de saluer au passage un monstre, au vrai sens du terme, j'ai nommé Michaël Eneramo, qui a su rappeler qu'il y a encore des c½urs qui battent dans ce monument du parc B.